Trente-cinq ans d'expertise en compétences de cadres.

 

MOT DU RECTEUR

Quinze ans de VAE

A l'occasion des quinze ans de la loi 2002-73 dite de modernisation sociale instituant la Validation des Acquis de l'Expérience ou VAE, on peut faire un point de situation pour mesurer le chemin parcouru. Les cinq premières années de la VAE ont été celles de la montée en puissance du système, en termes de reconnaissance, procédures, compétences et clientèle.

Bien que la loi ait affirmé la licéité de cette modalité d'accès aux qualifications, la validité des procédures et la recevabilité des diplômes, il a fallu instaurer l'impossibilité de distinguer un diplôme obtenu par VAE d'un diplôme obtenu à l'issue d'une scolarité, avec ou sans examen, pour s'assurer qu'une discrimination ne s'instaure pas dans les faits. Au-delà du texte établissant légalement l'équivalence des quatre moyens d'accès au diplôme, en l'occurrence la scolarité initiale, l'apprentissage, la formation continue et la validation des acquis de l'expérience, les concepteurs du système ont jugé nécessaire de prévenir une distinction de facto et ont donc imposé la délivrance d'un diplôme unique, identique quelle que soit le mode d'obtention. Cela n'a pas empêché qu'une discrimination soit mise en place, dès le début, par les signataires de diplômes eux-mêmes (universités et écoles), puisqu'ils ne voulaient ou ne savaient pas pallier concrètement (sur le papier) l'absence de résultats d'examens ou de relevés de notes. Même après l'instauration, rapidement promulguée par décret et très lentement adoptée dans les pratiques, du supplément européen au diplôme, les autorités délivrant des diplômes par VAE, c'est-à-dire toutes les institutions d'enseignement (puisque toute institution délivrant un diplôme a l'obligation légale de le proposer par la voie de la VAE), se sont abstenues pendant longtemps d'en délivrer pour les diplômes obtenus par VAE. Ainsi, de deux titulaires d'un même diplôme, celui qui avait suivi une scolarité pouvait présenter un supplément au diplôme et celui qui avait fait valider son expérience ne pouvait pas présenter de supplément... ce que les recruteurs comprirent vite.

 

Il a donc fallu, à force de communication, imposer la reconnaissance effective des diplômes obtenus par VAE, en plus de leur validité légale. Car si la validité légale d'un diplôme est importante (voire autrefois son homologation) en particulier pour les professions contrôlées auxquelles l'accès est réglementé et subordonné à la détention d'un diplôme officiel, et même généralement un diplôme spécifique expressément désigné, la majorité des professions sont libres d'accès et d'exercice. Et dans le cas des emplois salariés l'employeur a totale liberté de recrutement et de critères, aussi les services de gestion de ressources humaines peuvent librement accepter ou pas tel ou tel élément d'une candidature, par exemple requérir ou pas la possession d'un diplôme, préférer tel diplôme plutôt que tel autre, exiger telle mention ou telles notes... et écarter les diplômes obtenus par VAE, ou en formation continue, par exemple. C'est pour cela qu'un long travail a été nécessaire pour assurer la véritable reconnaissance de VAE comme moyen d'obtention d'un diplôme.

Un autre volet de la montée en puissance du système pendant les cinq premières années de la VAE a été celui de l'exploration, du rodage et du perfectionnement des procédures. Beaucoup d'institutions de formation initiale avaient certes déjà pratiqué la validation des acquis professionnels depuis 1992, selon des modalités peut-être moins détaillées puisqu'il ne s'agissait alors que de dispenser de certains examens finaux mais pas d'accorder intégralement un diplôme, alors que pour la validation des acquis de l'expérience il faut véritablement évaluer, c'est-à-dire identifier, quantifier et positionner les connaissances d'une personne. De nombreuses études, expérimentations et présentations de pratiques eurent alors lieu, suivies de confrontations, comparaisons et validations (au sens de confirmations de la validité) entre les institutions d'enseignement et de recherche les plus avancées en la matière, dont certaines comme l'UMI avaient anticipé sur la loi en recherchant à l'étranger les outils qui pourraient entrer dans son cadre et contribuer à son application concrète et effective. Cette étape de construction des procédures n'a pas été sans conflits d'interprétation, par exemple entre les personnes (ou institutions) qui défendaient une approche analytique et celles qui croyaient en une approche synthétique, ou entre celles qui pensaient devoir se baser sur un référentiel de formation et celles qui préféraient partir d'un référentiel de compétences voire plus généralement d'un référentiel métier, ou encore entre celles qui s'inspiraient des National Vocational Qualifications anglaises et celles qui avaient été influencées par le Processus des Missions Globales français. Pourtant, comme pour toute loi des indications sur "l'intention du législateur" étaient apportées dès les prémisses et le préambule de la loi, mais la mise en place du système a subi une tutelle assez lourde de la part de pouvoirs publics (dont l'implication était certes nécessaire pour imposer aux institutions d'enseignement le concept du diplôme sans études) dont les fonctionnaires sont par nature plus ouverts à la lettre qu'à l'esprit et aux détails pratiques qu'à la finalité recherchée. Beaucoup de professionnels de la VAE voyaient aussi dans la construction longue, laborieuse et redondante des procédures l'occasion et la nécessité d'affirmer voire de lourdement démontrer la technicité, la fiabilité et la légitimité du système. Dans la plupart des institutions d'enseignement même d'idéologie "progressiste", l'idée de devoir accorder le diplôme à des inconnus n'ayant jamais fréquenté leurs salles de cours ni goûté à la science suprême de leurs doctes professeurs, était une idée révolutionnaire au sens de blasphématoire, un sacrilège envers les temples du savoir, ce qui a poussé les porteurs (par vocation ou par désignation) de la VAE à contruire des usines à gaz assurant qu'aucun non-instruit n'obtiendrait le sacré parchemin plus facilement qu'un instruit dûment enseigné, continuellement noté et finalement examiné. On peut ajouter que cette mission incongrue dans les établissements d'enseignement, en l'occurrence certifier que quelqu'un n'a pas besoin de suivre un enseignement, a généralement (puis systématiquement) été déchargée sur le service de formation continue, ces techniciens des mains dans le cambouis habitués à instruire des "adultes" (pour beaucoup d'universitaires une personne en formation initiale n'est pas adulte), à rencontrer des gens d'entreprise (parfois plus considérés comme des ignares que comme des professionnels), à vendre leurs services comme de vulgaires marchands (autre sacrilège envers le savoir), et à emballer en paquets d'une semaine des cours annuels. Ces revendeurs à la sauvette des précieux savoirs de l'humanité durent donc batailler pour établir sinon une respectabilité du moins une légitimité et construirent donc des procédures plus destinées à prouver le sérieux de la VAE qu'à vérifier l'adéquation entre les acquis d'un candidat et les requis d'un diplôme.

Un autre aspect de la montée en puissance du système pendant les cinq premières années de la VAE est celui de la construction des compétences. Il s'agissait d'un nouveau métier. La validation des acquis de l'expérience n'est pas la passation d'un examen en candidat libre, auquel cas tout professeur capable de corriger les copies d'un étudiant pourrait tout aussi bien corriger les copies d'un candidat venu passer l'examen sans avoir suivi les cours, comme c'est le cas pour de nombreux diplômes ou certificats pour lesquels il n'existe aucune préparation spécifique et exclusive mais où tout candidat peut, seul ou avec des cours de divers types dispensés par des institutions diverses, passer des épreuves établies selon un catalogue de connaissances à vérifier. Pour la VAE au contraire il s'agit, disent les textes, de vérifier la capacité à exercer les fonctions pour lesquelles le diplôme certifie l'idonéité. Il faut rappeler à cet égard que d'après les textes la VAE n'est applicable qu'aux certifications professionnelles (donc celles relatives à des fonctions), pas aux diplômes dits d'enseignement général, c'est-à-dire les certificats de niveau de culture ou grades d'humanités. Le diplôme lui-même a certes changé de signification puisqu'il n'atteste plus de l'acquisition d'un certain nombre de connaissances déterminées (généralement énumérées dans un programme de formation) mais qu'il certifie désormais l'aptitude ou l'idonéité à exercer un certain éventail de fonctions, dont d'ailleurs aucun titulaire du diplôme n'exercera la totalité durant sa carrière. En principe cette aptitude est facile à déterminer puisque le candidat à la validation des acquis de son expérience doit avoir exercé pendant au moins trois ans l'une des fonctions auxquelles le diplôme certifie l'aptitude, donc il devrait suffire d'une simple vérification d'authenticité de la carrière, voire simplement de l'expérience de quelques années avancée en appui de la demande de validation : vérifier que l'expérience revendiquée est bien réelle (pas exagérée ou inventée) et correspond effectivement à l'un des métiers dont le diplôme certifie la capacité d'exercice. Cependant, et c'est en grande partie le résultat du souci de "prouver" la pertinence de la VAE (exposé au paragraphe précédent), les évaluateurs d'expérience se sont mis à isoler, identifier (nommer) et décrire (expliciter) toutes les compétences et connaissances acquises. Ils y ont été encouragés par certains des premiers textes d'application officiels, qui évoquaient un rôle de contrôle des "exigences du diplôme", alors qu'un diplôme n'est pas une liste d'exigences mais un certificat ou une attestation, établi certes après une décision qui, elle, est prise au vu de la satisfaction d'exigences justement distinctes, pour un même diplôme, selon que l'impétrant est issu de l'apprentissage (deux ans de contrôle continu de la pratique par un maître), de la formation initiale (examen final d'assimilation des connaissances), de la formation continue (obligation d'assiduité essentiellement) ou de la validation des acquis de l'expérience (obligation d'expérience). Ainsi des responsables de validation de l'expérience se sont formés et mués en véritables experts en compétences, et ont accumulé au bout de quelques années une expérience appréciable en la matière. D'un autre côté les mêmes services, et parfois les mêmes personnes, confrontés à la pression interne (institutionnelle) de prouver que leurs impétrants avaient appris, se sont un peu éloignés de l'ingénierie de la formation pour interroger les sciences cognitives afin de démontrer que si les impétrants savaient c'est qu'ils avaient appris, et se sont attachés non seulement à décortiquer le processus d'apprentissage mais également à le faire analyser par les candidats à la VAE eux-mêmes. Alors qu'à un étudiant en formation initiale on demande seulement de prouver qu'il sait, en passant un examen de connaissances, à un candidat à la validation de son expérience on demande de démontrer qu'il a appris en découvrant, analysant et explicitant le processus de son apprentissage. Ce dévoiement de la finalité et des modalités du système a atteint un tel degré qu'on peut dire aujourd'hui qu'une personne ayant réussi à faire valider les acquis de son expérience est nécessairement devenue pour cela experte en processus informels de formation. Evidemment le tutorat de cette analyse, appelé "accompagnement" devenu depuis lors un marché à part entière distinct de celui de la validation, est également un nouveau métier pour les responsables de VAE, qui a surgi au cours de ces cinq premières années même s'il s'est surtout affirmé au cours des cinq suivantes.

Enfin, un dernier aspect de la montée en puissance du système pendant les cinq premières années de la VAE est celui de l'émergence d'un marché. Le discours officiel a beau être celui d'un nouveau droit garanti à tout un chacun, et le langage de l'administration a beau être celui du service à l'usager puisque l'Etat ne voit plus dans les citoyens que de simples usagers des services publics, la réalité est éminemment mercatique. Il a d'abord fallu informer le public de la proclamation de ce nouveau droit et de l'instauration de ce nouveau dispositif, et en dépit d'une campagne initiale d'envergure nationale il y a eu un déficit très général d'information, l'UMI a été en première ligne pour le constater. En effet, pendant les quelques premières années de la VAE, et tandis que d'autres institutions en étaient encore à s'informer sur leurs obligations légales (celles d'ouvrir tous leurs diplômes à l'accès par VAE), échanger sur les modalités pratiques ou former leurs services, l'UMI avait déjà élaboré sa méthodologie et proposait ses services sur un jeune internet qui, au début des années 2000 en France, se multipliait d'année en année mais était encore loin de représenter tout le tissu économique (et éducatif encore moins), beaucoup d'institutions suffisamment établies pour être connues n'ayant pas besoin d'une page internet pour se faire connaître, tandis que les petits services de formation continue rafraîchissaient leurs pages Minitel au cas où l'internet s'effondrerait comme le cours des "dotcoms". Ainsi pendant plusieurs années une recherche sur les mots "validation des acquis de l'expérience" ou "VAE" faisait apparaître le site de l'UMI parmi les toutes premières positions de la première page de résultats sur les principaux moteurs, ce qui avait l'inconvénient de la noyer sous des flots de demandes d'information inexploitables mais l'avantage de lui permettre de mesurer le niveau des espérances et le déficit d'information élémentaire, la conjugaison des deux conduisant aussi à la formation de mythes. Un gros travail d'explication pourtant élémentaire, au-delà du simple énoncé politique d'un droit au diplôme, allait devoir être fourni pour la réfutation des mythes (positifs et négatifs), la création d'une atmosphère de travail, la rencontre de l'offre et de la demande, c'est-à-dire la constitution d'un marché. La crédibilité de la VAE, reposant notamment sur la légitimité de la démarche, le professionnalisme des acteurs et la validité des diplômes, n'a pas dû être vendue seulement aux branches professionnelles et aux gestionnaires de ressources humaines, mais également aux candidats potentiels qui n'auraient évidemment pas voulu d'un faux diplôme, d'une évaluation au rabais, d'un tampon rouge "titre obtenu par VAE" ou d'une assimilation a posteriori à des diplômés incompétents menant à la déconsidération et l'effondrement du système à moyen terme. La constitution d'un marché, c'est aussi l'accumulation d'une masse critique de cas terminés et réussis, qui permet aux institutions de présenter quelques cas typiques et aux potentiels intéressés d'en avoir entendu parler par un ami qui l'a fait, donc l'atteinte du volume minimum nécessaire à l'auto-alimentation du marché, à savoir l'entretien de l'offre et de la compétence, le renouvellement de la demande et la régénération de la clientèle. Les quelques premières années du système ont donc effectivement permis la naissance et la consolidation d'un marché de la VAE.

On abordera dans un prochain billet le bilan des cinq années suivantes du système de validation des acquis de l'expérience.